Retrait d’Irak : d’une guerre à l’autre
Le départ d’Irak des troupes américaines pose beaucoup de questions : « Mission accomplie », ou « cuisante défaite » ? Pour répondre à cette question, comparons brièvement le contexte irakien de 2011 à celui d’un revers politique et militaire bien connu, le Vietnam de 1973.
A première vue, les bilans sont sans commune mesure : côté américain, le bourbier vietnamien a coûté la vie à plus de 50 000 soldats, quand moins de 5 000 sont officiellement tombés en Irak. Reste que le recours massif et inédit par son ampleur à des sociétés militaires privées fausse quelque peu ce total, qui doit également être mis en perspective avec les progrès accomplis en terme de protection corporelle des soldats (casques, gilets par-balles). Ces progrès impactent le nombre de blessés, proportionnellement bien plus élevé qu’autrefois : selon les chiffres du Pentagone, 31 921 militaires ont été blessés au combat entre le 19 mars 2003 et le 27 décembre 2011, contre environ 200 000 pendant l’engagement vietnamien. Le bilan demeure pourtant incomplet : les 66 935 victimes de syndrome de stress post-traumatique en sont exclues[1], tout comme les suicides des vétérans, qui représenteraient depuis 2005 environ 20 % des 30 000 cas recensés chaque année aux Etats-Unis[2]. De plus, les soldats exempts de blessures visibles mais touchés par un traumatisme cérébral non diagnostiqué (dû au souffle des explosions d’engins piégés) sont plusieurs milliers, voire dizaines de milliers à rester en dehors des statistiques[3].
Un trauma populaire
Comme le Vietnam, la guerre d’Irak fait l’objet d’un rejet massif de l’opinion. Fin 2011, selon un sondage CNN/ORC, 68 % de la population s’oppose à l’aventure irakienne, soit le plus fort taux mesuré depuis que le soutien à la guerre n’est plus majoritaire. On retrouve des chiffres équivalent en mars 1973, lors du retrait de l’armée américaine du Vietnam. Nourrie de scandales à répétition (Armes de destruction massives inexistantes, marchés truqués de la reconstruction, etc.), mais aussi du rapprochement naturel qui s’exerce entre l’Irak et la cicatrice encore vive du Vietnam, cette opposition à la guerre s’est consolidée plus rapidement que dans les années 1960. A cette époque, le niveau de perte fut considéré comme « inacceptable » par une majorité lorsque 28 000 GI’s étaient tombés. Le même constat s’est opéré en Irak avec moins de 400 soldats tués.
Du sang et du pétrole
Malgré cette sensibilité populaire accrue, l’équipe Bush a réussi son pari : donner aux compagnies pétrolières américaines les moyens de contrôler les ressources irakiennes, poser les bases solides d’une influence américaine sur le pays – tant sur un plan géopolitique qu’économique, et, au-delà, justifier des dépenses militaires colossales, sans jamais subir les contrecoups d’enquêtes institutionnelles. Poursuivant sur cette lancée, Obama, l’opposant de la première heure, en est venu à justifier la guerre : « En tant que Commandant en Chef, je suis incroyablement fier de leur engagement, déclarait-il le 30 août 2010. Et comme tous les Américains, j’éprouve le plus profond respect pour leur sacrifice, et celui de leurs familles. » Le maintien surplace de la plus grande ambassade américaine (16 000 personnels), les 700 millions de dollars d’armements « offerts » au gouvernement irakien (devenu de facto un des plus gros clients de cette industrie militaire qui s’était montrée – bizarrement – plus généreuse avec Obama qu’avec le républicain McCain), sans oublier les 40 000 « boys » stationnés à proximité de l’Irak, renvoient encore une fois au Vietnam, où l’armée pro-américaine bénéficiait des équipements de « l’Oncle Sam »… et de conseils éclairés dans sa guerre contre les communistes. Or, l’Irak n’est pour l’heure pas en guerre contre un ennemi extérieur. Par contre, à l’intérieur, la guerre civile pourrait devenir une réalité incontournable, et finalement produire une situation assez proche du conflit qui opposait le Vietnam du Nord à celui du Sud. Dès lors, la nouvelle force de frappe de la fantoche nouvelle armée irakienne serait utilisée dans le sens de la politique américaine… et, potentiellement, contre l’Etat présenté comme la nouvelle menace fatale : l’Iran.
Au chapitre des différences Irak-Vietnam, c’est aux Etats-Unis, sur le terrain des mentalités qu’il faut aller : alors que l’après-Vietnam se caractérisait par un refus majoritaire du militarisme, l’après-Irak entérine le culte des soldats, honorés jusque dans des publicités pour leur « sacrifice », pourtant consenti sur la foi de mensonges politiques finalement acceptés. La prochaine cible, l’Iran, n’en sera que plus facile à désigner…
[1]. Hannah Fischer, « U.S. Military Casualty Statistics : Operation New Dawn, Operation Iraqi Freedom, and Operation Enduring Freedom, Congressional Research Service, 28 septembre 2010, p. 2.
[2]. Eli Clifton, « Suicide Rate Surged Among Veterans », Inter Press Service, 13 janvier 2010, http://ipsnews.net/news.asp?idnews=49971, consulté le 1er novembre 2010.
[3]. Christian Davenport , « Traumatic brain injury leaves an often-invisible, life-altering wound », The Washington Post, 3 octobre 2010.




