De la guerre en Amérique
Essai sur la culture de guerre
Le 11 septembre n’aurait-il fait que raviver une culture de guerre enracinée au plus profond de l’Amérique ? La guerre serait-elle le moteur de cette démocratie unique et fascinante ?
J’ai commencé à travailler sur ce livre à partir de septembre 2001. Pendant deux ans, j’ai pris des notes, d’archivé des documents, des articles, des sondages… je suivais alors des cours universitaires, à Aix-en-Provence, sur les sociétés européennes pendant les guerres mondiales. Dans les Etats-Unis post-11 Septembre, l’impact de l’état de guerre ne cessait de m’y renvoyer, avec des nuances effrayantes. Je savais qu’un regard et des méthodes d’historien pouvaient modifier la perception et la compréhension de ces moments si intenses. Malgré le temps que m’a demandé mon travail sur Le réseau Carte je continuais à enrichir la matière de ce livre, dont des passages essentiels ont été en grande partie rédigés entre 2003 et 2005.
Puis, mes recherches se sont faites plus ciblées, m’amenant à correspondre avec de GI’s basés en Irak, à collecter des statistiques, des rapports militaires, des catalogues publicitaires, des mémos, des textes de lois, de photographies et des films « du terrain », des matériaux très divers que je me suis attelé à appréhender comme des objets d’histoire.
Restait à rencontrer l’éditeur prêt à suivre un tel projet. L’arrivée de Benoît Yvert à la direction de Perrin et de Charlotte Liébert-Hellman, éditrice en provenance des éditions Jean-Claude Lattès, m’ont permis de mener cet ouvrage à son terme en suivant pas à pas sa progression.
Le sensationnel du 11 Septembre nous a parfois empêché de voir le contexte d’ensemble, de mieux saisir son sens dans l’Histoire.
Tout le monde a vu les Etats-Unis s’engager dans la guerre, au terme d’une marche que rien ne semblait pouvoir arrêter. Dans la ligne de mire de la plus puissante armée du monde, après l’Afghanistan et ses Talibans, un autre ex-allié, Saddam Hussein, meilleur ennemi de l’après Guerre froide.
Depuis 1991, le conflit ne s’était jamais vraiment arrêté. Des frappes quasi quotidiennes, des offensives d’ampleur (« Renard du Désert), un embargo, des tensions et des centaines de milliers de morts. Cette fois, le « changement de régime » était inévitable : l’administration Bush le voulait, et certains de ses caciques militaient pour une invasion bien avant leur prise de fonction. Les prétextes (les armes de destruction massive, les liens avec Al Qaida, la démocratisation) étaient si gros que bien peu, dans le reste du monde, les ont jugés pertinents. La vraie raison, celle liée aux ressources pétrolières, était d’ailleurs à peine masquée par les responsables du futur conflit.
Aux Etats-Unis, c’était différent. C’est ici que se situe mon propos : la frange d’opinion tentée de croire à la menace des armes de destruction massive était très importante, suffisamment, en tout cas, pour construire un semblant de consensus. Comment, pourtant, donner le moindre crédit à l’idée selon laquelle Saddam pouvait déployer des armes nucléaires en 45 minutes ? Le choc du 11 septembre était-il la seule explication ? Sans doute pas. Au-delà de la peur répandue par d’incessantes alertes terroristes, quelle sont les causes de cette hystérie ? Comment expliquer cet élan belliciste ?
Une préparation en amont, générationnelle et culturelle, étendue à l’acceptation des guerres instillées précocement dans les esprits, était en fait indispensable. On a beaucoup entendu qu’après le « Mardi Noir », « plus rien ne serait comme avant. » Rien n’est plus faux : la « guerre contre la Terreur », ses conséquences politiques et liberticides, la guerre d’Irak et son processus d’acceptation puisent dans les quelques siècles de l’histoire américaine, enrichis des raffinements technologiques et d’une intensité propres au nouveau millénaire.
En suivant de près les Etats-Unis des années 2001-2003, j’ai constaté que les citoyens américains n’étaient guère emballés par la perspective de voir leur armée prendre pied en Irak.
Dans les semaines qui suivirent le 11 septembre, une écrasante majorité d’entre eux s’était ralliée au président non élu et si critiqué pour ses gaffes. Un autre George W. Bush émergeait de la fumée de Ground Zero : cette fois, il serait chef de guerre. La communion nationale née des attentats s’était doublée d’une adhésion politique, que le pouvoir allait convertir, avec force mensonges, en soutien à l’aventure irakienne. Rien n’aurait été possible sans le leg de guerres précédentes et, plus près de nous, des acquis du Reaganisme, cette période marquée par un renouveau de guerre froide, un rebond de conservatisme, l’expression d’une fierté nationale retrouvée et la débâcle vietnamienne transformée en sacrifice quasi victorieux…
L’adhésion finale à la guerre d’Irak reposait sur une réalité bien plus complexe qu’une propagande sophistiquée et ingénieuse, à moins de considérer cette propagande comme totalitaire : l’atmosphère guerrière se dégageait de toutes les strates de la société. Partout, la course à la guerre, l’image du soldat et le credo messianique étaient là, dans le monde politique, les sphères médiatiques, mais aussi dans les publicités, le sport, les commémorations, le système éducatif, le cinéma, les jouets, les jeux vidéo, les biens de consommations…
J’ai ensuite relevé que les acteurs institutionnels (le pouvoir, l’armée et les médias) entretenaient des liens anciens avec le monde économique, sous la forme d’accords contractuels officiels ou plus discrets. Le libéralisme extrême a fait évoluer ces partenariats, paradoxalement plus « étatisés » que jamais lorsqu’il s’agit d’œuvrer au consentement à la guerre. Pour cela, le drapeau et le GI que l’on s’apprête à envoyer combattre deviennent des icônes intouchables. Par conséquent, le courage, le patriotisme, le sens du devoir et du sacrifice tout entier dédiés au triomphe de la liberté composent un socle auquel chacun se doit s’adhérer. Les réticents, minoritaires, sont traînés dans la boue et voués à l’excommunication nationale.
En somme, j’ai mis en évidence une « culture de guerre » américaine, inspiré dans ma démarche par le concept de Stéphane Audouin-Rouzeau, spécialiste de la Grande Guerre. La « culture de guerre » présentée ici s’étend, en raison de la modernité de notre période, vers des horizons plus larges…
Les points communs entre les cultures de guerre européennes qui embrasèrent le vieux continent par deux fois au XXe siècle sont nombreux. Aux Etats-Unis mêmes, les racines du phénomène restent lointaines. Il fallait les exhumer, les replacer dans leur contexte. A l’archaïsme parfois moyenâgeux de l’Europe en 1914-1918, aux discours et aux pratiques guerrières d’alors, l’Amérique ajoute ses caractéristiques, faites de gigantisme, de modernité et d’efficacité.
Mais ce pays est aussi celui où des lois permettent aux citoyens d’accéder à des documents classifiés, où des juges désavouent l’arbitraire de l’exécutif, où la presse dénonce des scandales, où des intellectuels, des artistes, des hommes, des femmes politiques, des militaires et des masses d’anonymes luttent contre la tentation impériale. De manière cyclique, la raison l’emporte. Les premiers à dégriser sont ces soldats idéalisés et parés du statut de héros, qui se trouvent, en mars 2003, confrontés à la réalité du terrain. Pour la première fois, ces combattants ont grandi une manette de jeux vidéo dans les mains. Ils sont les enfants d’un monde de l’image qui leur a inculqué des représentations du monde et une accoutumance à la violence via des canaux bien plus variés qu’autrefois. Leur puissance de feu est sans équivalent, et les moyens de sa mise en œuvre ultra performants. Les légitimations de la guerre que beaucoup ont intégrées sont construites sur la haine de l’ennemi, cet Irakien que l’on dit mêlé au 11 septembre… et qui peine à accepter l’occupation. S’ensuit un carnage logique, dont les échos reviennent aux Etats-Unis, grâce à Internet qui ouvre les bases militaires sur le monde.
La guerre de Sécession fut la première guerre photographiée, celle du Vietnam la première guerre télévisée. La guerre d’Irak est la première guerre du Net.
Jamais les combattants ne s’étaient déplacés sur un théâtre d’opération avec des équipements multimédia leur permettant de donner en instantané leur propre vision de la guerre, débarrassée de ses oripeaux propagandistes.
Dans un même mouvement, la contre-culture de guerre se développe, aussi plurielle que son adversaire.
Cet essai propose une plongée dans la décennie 2001-2011, assortie de flashbacks historiques, mais aussi de révélations étonnantes : en émerge une culture de guerre en mutation, au service d’un système de gouvernance agressive, moteur d’une prospérité de plus en plus inégalitaire dont les laissés pour compte servent à combattre sous l’uniforme, à mourir, ou à l’accepter avec entrain.